Lomig est un Guillemot de Troïl, oiseau de haute mer.
Né au printemps de 1999, il volait au large de Penmarch le 23 décembre 1999. Son corps rencontra soudain une substance noire, épaisse, visqueuse et qui sentait très fort. Lomig se secoua pour débarasser ses plumes de cette chose collante mais c'était impossible. Sans qu'il comprenne pourquoi, le froid l'envahit. Englué, prisonnier d'un ennemi inconnu qui le tenait dans un étau serré et lui interdisait tout mouvement, il se sentit submergé par la peur.
Quelques jours plus tard, trempé et à bout de forces, il se retrouva sur une plage. Tout à coup, un grand animal qu'il n'avait pas vu venir l'attaqua. Il se mit à courir vers la mer mais c'était trop tard. L'animal l'attrappa et l'enferma dans un carton.
Alors, malgré son angoisse, il s'endormit.
Le grand animal, c'était moi.
J'ai emmené Lomig à la Maison de la Baie d'Audierne, transformée en clinique pour oiseaux mazoutés. Il y a retrouvé des centaines d'oiseaux, surtout des Guillemots mais aussi des Pingouins Torda, des Fous de Bassan, des Plongeons, quelques Goélands et une Mouette Tridactyle.
Plusieurs semaines durant, nous avons été toute une bande d'humains à torturer Lomig : lumières artificielles pour tout soleil, carton sous les pattes au lieu de l'eau salée, voix humaines toujours trop fortes, sprats surgelés introduits de force dans le bec, sondes de plastique dans la gorge, poisson en bouillie arrivant en bloc dans l'estomac, lavage interminable au détergent, lavage si fatigant, si traumatisant que nombre de ses camarades y laissèrent la vie.
Lomig n'a jamais su que nous étions malheureux de le traiter ainsi ni que nous tentions de le sauver. Il n'a jamais soupçonné nos doutes, nos peurs, notre colère. Il n'a jamais compris les mots « Érika », « marée noire », « fuel », « oiseau mazouté ».
Lomig, coûte que coûte, luttait pour sa vie. Il tentait désespérément de retrouver un peu de son univers normal : face au mur faute de falaise devant laquelle dresser la tête, il fermait les yeux. Souvent, il se blotissait contre un autre Guillemot. Au bout de quelques temps, il osa attrapper avec le bec les poissons que nous lui tendions.
Lomig a eu de la chance. Il n'avait avalé que peu de fuel. Les oiseaux qui avaient absorbé massivement la chose visqueuse et corrosive avaient l'appareil digestif criblé de cratères. Douleur. Impossibilité de manger. Mort au bout.
Lomig, au bout du tunnel, a été emmené en convalescence au lavoir de Pont-l'Abbé où il a encore passé quelques semaines. Et puis, à la fin de février, quelques-uns des grands animaux l'ont accompagné au bord de la mer pour lui rendre sa liberté.
Ils ont ouvert son carton.![]()
Il a sauté dans l'eau.
Les marées noires ne sont pas inévitables. Elles sont la logique d'un système où l'argent est dieu.
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